d'Eugenia Almeida Trad. de l'espagnol,
Métailié, 249 pages, 18 euros.
À Buenos Aires, récemment, à la sortie d'un bar, une jeune femme braque son révolver sur un inconnu puis retourne l'arme contre elle-même et se tue. L'inconnu, lui, s'en va sans se retourner. Ce comportement singulier intrigue Guyot, un journaliste, et son intérêt est encore plus aiguisé quand ses amis policiers adoptent eux aussi une attitude des plus étranges. Cette histoire n'intéresse personne et pourtant il cherche, creuse fouille, remonte dans le passé, mais les cendres de la dictature des années 80 ne sont pas bien froides et à trop les remuer, on risque bien de s'y brûler les doigts.
Un roman oppressant, à l'intrigue implacable, qu'il faut lire entre les lignes, dans le blanc des conversations. Dans un style concis et avec une grande économie de moyens, l'auteur nous donne à comprendre le passé - pas si passé - de l'Argentine.
Serge Joncour
Flammarion, 427 p., 21€.
Ils partagent la même cour d'un immeuble parisien, mais c'est à peu près tout ce qu'ils ont en commun. Aurore emprunte l'escalier A, celui des appartements cossus. C'est une styliste reconnue, une mère de famille à qui tout semble réussir.
Du côté de l'escalier C par contre, tout est vétuste et désolé, et l'existence de Ludovic semble elle aussi très étriquée. Ce provincial, agriculteur sans ferme reconverti dans le recouvrement de dettes,veuf depuis 3 ans, mène à Paris une existence sans joie.
Ils ne font que se croiser, jusqu'au jour où une histoire de corbeaux les rapproche. Ces sinistres oiseaux insupportent Aurore jusqu'à la rendre hystérique. Il décide de l'aider car, elle ne sait comment, il semble tout comprendre de ses failles.
Lui , ce géant à l'air calme mais aux pieds d'argile, qui par son apparence semble dégager une telle force ; elle, qui possède tout, en fait ces deux-là vont combler les manques, trouver la force en l'autre. A travers leur histoire, c'est aussi toutes les difficultés de nos existences contemporaines qui sont passées au peigne fin à travers la sensibilité de l'auteur.
Un grand roman sur la fragilité, la solitude, doublée d'un suspense dramatique, et surtout, surtout, une magnifique histoire d'amour.
Gaël Faye,
Grasset, 224 p., 20€20
Rien de journalistique, pas d'intention historienne dans ce témoignage. Seulement le regard d'un adulte qui cherche celui de l'enfant qu'il était. Dans l'intimité de la violence vécue, l'écriture de Gaël Faye vient nous chercher aux tripes. L'auteur semble si proche, comme s'il se trouvait dans la même pièce que nous. On ne lâche bientôt plus le roman et par la suite, c'est le roman qui ne nous lâche plus: nous partageons désormais un peu de sa hantise percée de souvenirs lumineux.
Isaac Rosa, trad. de l’espagnol,
Bourgois, 288 pages, 19 €
Un groupe de jeunes gens louent un local et crée au sous-sol une pièce totalement noire. Dans ce lieu, protégés par l’anonymat que leur donne l’obscurité, ils expérimentent de nouvelles formes de relations, en particulier sexuelles. Mais peu à peu ce lieu de plaisir partagé devient un refuge pour ces jeunes gens victimes de l’évolution sociale et en particulier de la crise économique (perte d’emploi, de logement, problèmes de couple…) Cette belle utopie collective qu’était la pièce obscure devient un lieu de renoncement (celui où certains choisissent de se suicider, ou d’autres y font une crise cardiaque seul dans un coin), une caisse de résonance en négatif de la violence extérieure où d’autres se lancent dans l’activisme avec ce cri de guerre « La peur doit changer de camp! ». Magnifiquement écrit, La pièce obscure, constat extrêmement lucide de l’état de la société, nous hante bien après en avoir fermé la porte.
Le monde s’écroulait pendant que nous, nous baisions, tout heureux, les gens étant jetés par le balcon avec tous leurs meubles, tous leurs souvenirs pendant que nous, nous baisions, tout heureux, les malades mourraient dans les couloirs des hôpitaux en attendant un test de diagnostic pendant que nous, nous baisions, tout heureux, les pères de famille faisaient la queue avec leurs enfants devant les soupes populaires pendant que nous, nous baisions, tout heureux, les banquiers, leurs politiciens volaient à pleines mains pendant que nous, nous baisions, tout heureux, elle-même ne pouvait pas payer le loyer de sa chambre ce mois-là parce qu’on avait saisi la moitié de son indemnité de chômage pour payer une amende pendant que nous, nous baisions tout heureux…
