Masahi Matsuie
Traduit du japonais par Déborah Pierret Watanabe
Editeur : Editions du Sous-sol Réserver ou commander
« Souvent les oeuvres des architectes sont comme une voix puissante et brillante, qui chante à pleins poumons. Mais les réalisations du maître, elles, ont plutôt une voix discrète, presque un murmure, et se moquent bien de savoir si elles seront entendues ou non. Une petite chose, qui renfermerait une voix plus petite encore »
Tokyo, début des années 1980. Tôru Sakanishi, apprenti archhitecte, intègre la prestigieuse agence Murai. Comme chaque année à l'approche de l'été, l'équipe quitte la capitale nippone afin de rejoindre Kita-Asama, un village situé au pied d'un volcan en ébullition. Ensemble, les architectes travaillent sur un appel d'offres pour la conception d'une bibliothèque nationale à Tokyo.
Il y aurait un nombre incalculable d’adjectifs pour qualifier ce roman japonais de Masashi Matsuie. Elégant, calme, radieux, lumineux… Nous suivons les premiers pas d’un jeune architecte et à travers lui, c’est une époque, un métier, une façon de regarder et de penser qui jaillissent sous nos yeux.
Chacun des chapitres de ce livre est à la fois discret et immense car jamais l’auteur n’oublie le romanesque (le concours d’architecte, les doutes, une époque qui tremble et peut-être bascule, un volcan qui gronde, la nature qui bruisse) ses personnages en constante évolution (le maître, ses collaborateurs, les voisins) et surtout c’est un roman qui infuse des idées à la fois simples et extraordinaires (les mains qui travaillent, créent, jardinent, cuisinent, conduisent), un rapport au monde, à notre foyer, à la sensualité. Jamais je n’aurais cru que je pourrais me passionner pour des poignées de porte, une hauteur de plafond, un pupitre de lecture, des crayons bien taillés, la façon dont on peut passer les vitesses d’une vieille R5 !
C’est réellement une merveille de livre, une ode à l’artisanat, au temps, à ce que l’on en fait et comment on le perçoit, à la beauté (une beauté qui serait là sans bruit), à l’architecture bien entendu, à l’exigence, à la rigueur, au travail qui peut ne pas en être, à ce qui traverse le temps et perdure.
C’est un grand grand coup de coeur.
« On parle souvent de l’endroit où l’on mange, dort et vit, et ce n’est pas pour rien. On devrait considérer ces mots comme indissociables. Si on ne s’intéresse qu’à l’endroit où on vit sans se soucier du « manger » et « dormir », alors on ne fait que fabriquer une coquille. C’est pour ça que je ne fais pas confiance aux architectes qui ne cuisinent pas. On ne peut décemment pas confier la conception d’une maison à un architecte qui ne s’occupe ni de la cuisine, ni de la lessive ou du ménage. »
Colin Niel
Editeur : Seuil Réserver ou commander
Le courlis cendré est une espèce en voie de disparition. C’est pourtant ce petit oiseau migrateur qui va bouleverser la vie de trois familles en Ecosse, en France et au Maroc. Dans leur ferme des Highlands, dans son affût de chasse en Baie de Somme ou dans une réserve naturelle du Maroc, Fiona, Willy et Hamza tentent de s’adapter aux difficultés de la vie quotidienne et rêvent d’un monde meilleur. Et si la beauté du vol du dernier courlis pouvait enfin leur permettre de retisser du lien entre les générations ?
Sergio Del Molina
Traduit de l'espagnol par Eric Reyes Royer
Editeur : Editions du Sous-sol Réserver ou commander
« À la maison. Comme elle est loin, la maison. Si seulement je pouvais savoir, non plus quand, mais si nous pourrons y retourner un jour. J'échoue à leur faire comprendre que notre avenir ne va pas plus loin qu'un ou deux jours. C'est ce que nous avons pour tout horizon. Au-delà sont les monstres. Le calendrier est pour nous aussi mystérieux que les blancs dans les cartes du Moyen Âge. La semaine prochaine est une contrée lointaine, et le mois à venir, un continent inexploré. Trois mois nous projettent dans le cosmos, sous les lunes de Jupiter ou bien au-delà de l'infini. »
Il y a des livres discrets, intelligents et courageux. Parler de « L’heure violette » (ed. Du sous-sol) de Sergio Del Molino, c’est le faire sur la pointe des pieds. Comment dire le chagrin, la maladie, et la mort, surtout celle d’un enfant ?
L’auteur espagnol parle de la douleur, la sienne et celle de Pablo, son petit garçon, des traitements, de l’attente, des montagnes que l’on gravit et des avalanches que l’on subit, celles qui emportent, détruisent et ôtent tout espoir. Comment parler de maladie - la leucémie- sans jamais renier l’enfance, ses jeux, ses joies, ses espérances ? Comment respecter l’enfant et dire pourtant sa souffrance ? Faut-il en parler, la représenter ?
Ce texte est un modèle de pudeur et de sobriété.
L’heure violette est d’une justesse implacable et parce qu’il est juste, il rejoint la beauté, celle des endeuillés, Parce que chaque phrase, où tout est bousculé par les tremblements, la peur et le chagrin, est debout et droite. Pourtant le vent souffle, mais ce texte est un roseau, il ploie mais ne rompt pas. Il n’est pas condescendant, il est précis, il réfléchit, en particulier sur le rapport entre littérature et maladie. Il questionne : que fait-on avec les archives de la maladie, de la douleur ? Il s’arrête à temps. Il s’arrête là où les mots ne peuvent pas dire, ne pourront plus dire, jamais.
On pensera à Pablo, longtemps, comme on le fait depuis des années avec les tombeaux littéraires dressés par Bernard Chambaz (son fils, Martin dans Martin cet été) ou Philippe Forest (sa fille Pauline, dans la majorité de ses livres).
« Je suis ma peine, et ma peine, c’est toi »
En quelques jours à peine, la physionomie de nos tables a bien changé.
Après les coups de cœur de l’été, place aux nouveautés de la fameuse rentrée littéraire et ses 461 romans français et étrangers, et belges bien entendu.


Amélie Nothomb ouvre le bal avec « L’adolescence du perroquet » (Albin Michel). Jean-Philippe Toussaint publie « La Hantise » (Minuit), Thomas Gunzig hantera ses lecteurs avec l’excellent « Spectres » (Au Diable Vauvert), Jérôme Colin les fera vibrer avec le sensible « Je suis né dans la tempête » (Allary). Lize Spit, l’autrice flamande de « Débâcle » livrera un texte puissant et intime sur les liens entre le corps et les épisodes de sa vie dans « Autobiographie de mon corps » (Actes Sud).

Pierre Adrian nous avait déjà séduits par son écriture nostalgique et lumineuse que nous retrouvons dans « Le pays des étés » , merveilleuse immersion dans l’ambiance des vacances familiales en Bretagne (Gallimard).

« Des idées d’incendie » d’Angélique Villeneuve retrace, dans une langue fiévreuse, le destin tourmenté d’une paysanne qui n’a pas les mots mais dont le silence cache une force et une bonté rare (Phébus).

Dans « La peau neuve » de Jean-Pierre Montal, une femme veut se délester de son passé en disséminant, avec soin, sa bibliothèque dans différentes boites à livres. Un road trip drôle et attachant qui vous donne envie de lire encore plus d’autres livres (Séguier).

Deux premiers romans nous ont subjugués par leur écriture d’une force inouïe. « C’était ça ou mourir » de Thélyson Orélien raconte l’odyssée d’une migrant haïtien vers le Canada, un parcours semé d’épreuves et d’humiliations et de résilience aussi (Grasset). C’est à la naissance d’un immense talent qu’on assiste avec « Paradisi Gloria » d’Elise Lestrade , roman choral qui, dans une intrigue vertigineuse et passionnante, nous plonge au cœur d’une famille minée par ses démons (Le Cercle Ouvert).
Du côté des romans étrangers, de très très gros coups de cœur également.

Un premier roman américain, « Entre amis » de Hal Ebbott décortique l’amitié forte et en apparence indéfectible entre deux couples d’amis qui se fissure à la suite d’un événement troublant . Où sont les limites de notre loyauté ? Que sommes-nous prêts à croire pour sauver les apparences ? A ces questions, le romancier répond de manière redoutablement intelligente, dans un style d’une grande maturité (Actes Sud).
« La piqure d’abeille » de l’Irlandais Paul Murray est un pavé de 700 pages, passionnant de bout en bout, qui dissèque les névroses contemporaines à travers l’histoire d’une famille qui se délite. C’est ample, maîtrisé, tragique, ironique et complètement addictif (Albin Michel).
« Làzàr » de Nelio Biedermann retrace sur trois générations le destin, et le déclin, d’une famille aristocratique hongroise, de la chute des Habsbourg à l’insurrection de 56. Une saga familiale qui renouvelle le genre par une écriture mordante et un regard contemporain (Belfond).

« Inventaire de ce qu’il reste après que la forêt a brûlé » de Michele Ruol est un récit poignant, d’une beauté saisissante, qui, à travers les objets et les pièces de la maison, empreintes du quotidien, aborde le deuil de parents ayant perdu leur deux fils adolescents dans un accident. Par petites touches pudiques ou entre les lignes sont évoqués les souvenirs, surgissent les bouffées de chagrin, mais aussi les moments heureux de la vie de famille. C’est d’une délicatesse infinie (Le Tripode).
Laura Kasischke revient après plus de 10 ans avec « Baignade surveillée », un roman diablement bien construit, sous tension, qui, par l’observation de minuscules détails qui prendront tout leur sens, décrypte une journée au cours de laquelle une petite fille se noiera dans une piscine pourtant surveillée et bondée (Gallimard.
Etrange roman que voici, au charme inexplicable « Le jardin de pierres » de Charlotte Wood suit le parcours d’une femme qui décide de tout quitter pour vivre dans un monastère en plein désert australien, au rythme des tâches simples et répétitives des sœurs. Pourra-t-elle aussi facilement se libérer de son passé ? (Le Seuil)
Elizabeth Strout, avec « Racontez-moi tout », nous éblouit par sa compréhension de l’âme humaine et son talent inouï pour rendre extraordinaire lesvies ordinaires. Ici, Olive Kitteridge et Lucy Barton, incroyables personnages , tout à la fois douces et fortes. Qu’on les aime, ces vieilles dames.

En bref citons encore l’impressionnant et labyrinthique « Les lieux souterrains » du Péruvien Gustavo Faveron Patriau (Bourgois) et le touchant « Ici, maintenant » de Tom Newlands (Métailié), récit sur une enfance pauvre et difficile en Ecosse, d’une vitalité et d’une inventivité incroyable. Saluons aussi la réédition de ce chef d’œuvre d’Alvaro Mutis (Zulma) « La neige de l’amiral », descente onirique sur un vieux rafiot le long du fleuve Xurando dans les Andes, en compagnie de Maqroll le Gabier, rêveur impénitent et lecteur du Prince de Ligne, d’un capitaine alcoolique, d’un mécanicien taiseux et d’un géant slave.
Foncez ! Et bonnes lectures !
