Andrei Makine
Grasset, 216 p., 18€
Le narrateur (double de l'auteur) replonge dans ses années d'adolescence quand, pensionnaire d'un orphelinat en Sibérie, il prit sous son aile Vardan, un garçon chétif, bouc émissaire parmi ses camarades de classe brutaux . Il est issu d'une petite communauté arménienne, persécutée dans cette URSS des années 70, installée dans cette contrée rude et inhospitalière, car certains de leurs proches sont emprisonnés dans la prison de la ville, en attente de leur jugement.
Makine évoque avec beaucoup de nostalgie et de retenue cet ami qui, bien que plus faible physiquement, lui a permis de regarder la vie d'une autre manière, plus libre, plus riche. Avec subtilité, il évoque en filigrane cette communauté qui, avec trois fois rien, recrée un bout d'Arménie dans leurs masures délabrées.
C'est à notre avis, un des plus beaux livres d'Andreï Makine, d'une langue d'un superbe classicisme, vibrante d'émotions et d'humanité.
"Je la dévisage,
nos pensées gelées ensemble
au sommet d'une vague
qui vire au blanc-froid, s'enroule
et retombe dans le vert éclatant.
Quand j'ai commencé à regarder Jane,
elle était beaucoup plus âgée que moi.
Comme son visage me paraît étrange à présent
agrandi sur cet écran granuleux,
à présent qu'elle n'aura jamais plus
que vingt-trois ans"
Dans ce volume double face, deux textes sont regroupés : Jane, un meurtre et Une partie rouge. L'un et l'autre retracent l'obsession à la fois personnelle et poétique de l'autrice, Maggie Nelson, pour une figure familiale, celle de sa tante, morte assassinée en 1969.
Ecrit il y a une quinzaine d'années, Jane un meurtre, est composé de poèmes, collages, extraits de journal intime, conversations, article de presse où chacune des formes utilisées dessine une trame narrative saisissante. Elles évoquent tout à la fois l'enquête elle-même, le caractère de sa tante (libre et intelligente), la violence faite aux femmes et constituent une réflexion puissante sur le vide, le deuil et comment le langage tente de s'y confronter.
Une partie rouge raconte, pour sa part, le procès de Gary Earl Leiterman, meurtrier présumé de la tante de Maggie Nelson après une enquête ADN menée trente-cinq ans après les faits et ayant conduit à la réouverture du dossier. Il mêle récit, notations intimes, réflexion philosophique et critique, autobiographie, éléments d’enquête... Si le livre à pour objet ce procès qui s’ouvre, l’autrice nous parle essentiellement de cette place à jamais vacante laissée par cette tante qu’elle n’a pas connue, mais dont le fantôme se retrouve partout, à la fois dans sa vie, ses souvenirs, ses réflexions et dans son rapport au langage.
Maggie Nelson bouscule les genres, croise les formes et c'est absolument brillant. Un livre fascinant et singulier.
Comme au cinéma nous raconte le destin de trois soeurs et de leur frère, entre 1952 et 2015, en Nouvelle-Zélande. A la fin de la Seconde Guerre, leur mère, Irene Sandle, se retrouve veuve avec une petite fille, Jessie. Elle doit abandonner sa vie de bibliothécaire à Wellington pour aller chercher du travail dans une plantation de tabac. La vie y est rude et la jeune citadine a du mal à trouver sa place parmi les ouvriers de la plantation. Elle peut pourtant compter sur l'aide d'un homme qui, malheureusement, disparait brutalement. Irene décide alors d'épouser Jock Pawson, le gérant de la plantation, un homme au caractère difficile. Trois enfants voient le jour au cours de ce second mariage, deux filles, Belinda et Janice, et un garçon, Grant. Mais en 1963, Irene meurt et Jock se remarie rapidement avec Charm, une femme alcoolique qui tyrannise les enfants. Jessie, l'aînée, âgée de 18 ans au décès de sa mère, a quitté la maison, laissant derrière elle ses soeurs et son frère. Chaque membre de la fratrie connaîtra un destin bien différent, chacun trouvera ou non la force de se relever d'une enfance marquée par le deuil, la colère et la violence. Sur près de 60 ans, Fiona Kidman nous révèle le parcours chaotique de cette fratrie marquée par les secrets de famille, les non-dits et les blessures.
Melody a 16 ans et en ce jour de printemps 2001, elle fête son anniversaire. A cette occasion, elle revêt la robe blanche que sa propre mère aurait dû porter au même âge qu'elle, seize ans auparavant. Mais le destin en a décidé autrement... A partir de cet élément déterminant, l'auteure va dérouler tout à la fois l'histoire de cette jeune fille, de ses parents et de ses grands-parents dans un flamboyant kaléidoscope où chaque détail a son importance : la faim qui tenaille un ventre, un lingot d'or qu'on cache sous les marches d'un escalier, un feu qui crépite... Tout est beau parce que tout dit quelque chose, "l'air de rien".
Jacqueline Woodson a un don, celui de restituer la complexité d'une réalité sans jamais être dans la démonstration. De page en page, elle dessine des éclats de vie chargés de sens pour mettre en scène la classe moyenne afro-américaine à travers l'histoire de Melody, adolescente enceinte et de ses proches. C'est tout à la fois délicat et étourdissant.
