Irène n'a jamais mis un orteil dans la mer, un comble quand on vit à Marseille, n'a jamais pris de bain et voit globalement sa mère paniquée dès qu'elle s'approche d'un point d'eau trop important. Mais aujourd’hui, c'est décidé, elle s'immerge totalement dans la baignoire et se rend compte qu'une queue lui pousse. Elle est une Sirène ! Commence alors pour elle la quête de ses origines et la recherche de ses cinq soeurs perdues...
Dans ce roman choral où l'on entend les points de vue d'Irène, de sa mère, de ses soeurs et aussi de murènes séculaires gardiennes de nombreux secrets, Agnès Maupré nous parle de corps, de famille, de changement, d'adolescence et d'écologie. Sans être moralisatrice et surtout sans jamais se départir d'un ton à l'humour ravageur, elle revient sur les méfaits humains (et pourtant les humains ont inventé les livres, les frites et les oreillers) autant que sur la difficulté à trouver sa place dans le monde. Le roman idéal pour l'entrée dans l'adolescence.
En plus nous avons eu la chance de pouvoir interviewer l'autrice, découvrez ci-dessous cet échange !
Agnès Maupré vous êtes scénariste et illustratrice de bandes dessinées, « Six sirènes » est votre premier roman. Quelle a été sa genèse ?
Je suis originaire de Marseille. Les meilleurs moments de mon enfance, je les ai passés la tête sous l’eau et les fesses en l’air, à regarder les poissons. Le pouvoir magique dont j’aurais rêvé, ce n’était pas de voler, mais de respirer sous l’eau. Étudiante, j’ai passé des heures à dessiner dans des aquariums, je me sens proche du monde marin.
La vraie surprise pour moi, c’est que cette histoire de sirènes ait pris la forme d’un roman. C’est en grande partie de la faute d’Anaïs Vaugelade, mon éditrice pour le livre « Prince Edmond ». C’est à elle que j’ai proposé la toute première version de « Six sirènes », dans l’idée d’en faire un album jeunesse, et elle m’a prise de court en me disant qu’à son avis, ça ressemblait plutôt à un projet de roman. Je me suis souvenue que c’était mon rêve de gosse et je m’y suis mise.
Il a fallu réapprendre à raconter sans le dessin, en oubliant les codes narratifs de la bande dessinée. Un jour, mon éditrice m’a dit : « Ça se voit que tu viens de la bd, il n’y a aucune description ». Mais c’est pas mal de se demander à quels endroits on veut faire naître une image mentale et à quels autres on préfère garder le flou et laisser le lecteur se faire son idée. J’ai par exemple donné très peu d’éléments concernant le physique d’Irène, l’héroïne. Elle a trouvé un visage sous la plume de Francesca Marinelli qui a signé la couverture et les cabochons.
J’ai bien vu dans votre roman l’une ou l’autre référence au film de « La petite Sirène ». Les classiques de Disney ont-ils façonné votre imaginaire au même titre que les contes classiques qui imprègnent déjà vos travaux précédents ?
C’est à cause de Flotsam et Jetsam, les murènes de compagnie d’Ursula ? Je ne sais pas d’où me vient mon obsession des murènes, elles apparaissent un peu partout dans mon travail, dans les illustrations, dans les chansons. Je leur trouve un certain mystère, elles ont le charme des animaux mal aimés. Dans ma tête, les sirènes et les murènes vont ensemble, comme deux faces de la même pièce. En plus, ça rime.
Quand j’étais gamine, les Disney n’étaient pas mes films préférés, les princesses me mettaient vaguement mal à l’aise. Je préférais Beetlejuice, Roger Rabbit et Brisby. Ma sirène de dessin animé fétiche, c’est Ponyo, qui n’a rien d’une princesse.
Est-ce qu’aujourd’hui encore le personnage de la sirène est la métaphore idéale pour parler du corps qui change ? Et permet-elle de remettre au coeur des préoccupations ce corps (féminin) souvent exhibé sur les écrans, mais devenu tellement tabou dans la vraie vie ?
J’ai l’impression que sous l’eau, on peut être soi-même. Mes héroïnes ont treize ans mais en tant que sirènes, elles sont pas obligées de se taper le collège et le poids du regard des autres. Sous la surface, les filles peuvent se réjouir d’avoir un corps libre, vif, en mouvement. Un corps joyeux. Les poissons ne jugent pas. Enfin, j’espère.
J’ai choisi de ne pas raconter d’histoires d’amour, ni sur terre ni sous l’eau. Sirènes et séduction sont souvent liés dans l’imaginaire collectif mais je ne voulais pas infliger ça à mes personnages adolescents. Elles ont d’autres problèmes pour l’instant. Mes sirènes se cherchent, elles ont envie d’être acceptées, aimées pour elles-mêmes, avec leur personnalité, leurs différences, morales comme physiques. Elles veulent s’émanciper de la tutelle de leurs murènes-marraines, découvrir le monde, et dans la foulée, le sauver.
Votre texte parle aussi de trouver sa place dans la famille et plus largement dans le monde. Est-ce que le choix du fantastique vous permet d’explorer de manière plus large ce thème-phare de la littérature adolescente ?
Si Six sirènes était un jeu des sept familles, il serait assez déséquilibré. Pas de père, de grands-parents, ni de fils, mais six sœurs, six filles, trois mères, des amis et un crabe de compagnie.
Dans ma dernière bd, Bâtardes de Zeus, j’avais tenté d’explorer les trajectoires d’enfants semés par un dieu trop négligent pour avoir envie de les éduquer. Mes six sirènes sont élevées, sur terre comme en mer, par des figures maternelles à la fois protectrices et dominatrices. Je voulais raconter ce lien ambiguë et comment, si les enfants grandissent, les parents le doivent aussi pour le réinventer et éviter qu’il ne se rompe.
De la même manière, si l’humain a inventé les livres, les frites et les oreillers, il est pourtant hautement critiquable écologiquement parlant. Est-ce que le fantastique permet une approche « frontale » du propos sans être moralisatrice ?
L’être humain a décidé de s’extraire du règne animal. Je me dis que s’ils s’en rendent compte, les animaux doivent trouver ça bizarre. Les sirènes ont une place à part dans le monde marin puisqu’elles sont à cheval (à hippocampe?) entre deux espèces. Elles ont la possibilité de quitter la mer à leur guise, de se transformer pour visiter le monde d’en-haut incognito et aller voir qui sont réellement ces êtres qui ont tellement d’impact sur la totalité de la planète.
Baleine, Murène, Sirène, Phalène et Polypropylène savent que la sœur qui leur a été arrachée vit là-haut parmi eux. Elles lui rêvent une vie avec le peu qu’elles savent. Et même si elles doivent gérer chaque jour les erreurs des humains et les maux qu’ils infligent à la mer, elles n’ont pas envie de les condamner complètement, parce qu’elles ne veulent pas imaginer leur sœur dans un monde horrible. Ça leur permet de garder l’esprit ouvert.
On sent dans votre texte un mélange de colère et d’espoir, deux émotions fortes qui pourtant ne s’opposent pas chez les ados. Aviez-vous aussi cette envie de dire aux jeunes « je crois en vous » ?
J’imagine que les deux cohabitent dans ma propre tête. Je ressens beaucoup de colère envers les pouvoir publics, leur réticence à réellement prendre en compte la crise climatique, leur refus de tout changement s’il ne va pas dans la direction du progrès capitaliste.
Pour l’espoir, je vais essayer de ne pas tout mettre sur le dos des ados, les pauvres. C’est sûr que j’espère qu’ils inventeront une société plus douce, inclusive, respectueuse, plus tournée vers le vivant sous toutes ses formes que vers les objets mais j’espère aussi que dans les générations du dessus, il y aura du monde pour les aider.
Votre texte est empreint de poésie mais aussi de drôlerie. Comment trouver le ton adéquat pour parler de ces sujets importants sans les dénaturer ?
Je n’ai jamais vraiment l’impression d’avoir le choix du ton. J’ai beaucoup retravaillé le texte pour être aussi limpide que possible, mettre en relief ces personnages auxquels je tiens beaucoup, raconter ma ville et ma mer d’enfance mais le ton lui-même, c’est celui avec lequel je parle et je réfléchis, avec mes blagounettes, mes digressions et mes images mentales.
Plus le temps passe, plus j’ai de mal à me passer d’au moins une pointe d’humour dans la fiction. Ça donne de la lumière et du relief. Mes histoires préférées me font rire et pleurer. C’est un aigre-doux qu’on rencontre pas mal dans les territoires de la littérature jeunesse et de l’imaginaire et dans lequel je me sens à l’aise.
Pouvez déjà lever le voile sur vos prochains projets ?
Je commence une histoire post-apo avec des adolescents qui mangent des chips dans des maisons vides et qui dépriment de ne pas être plus déprimés qu’ils ne le sont déjà. Ce sera probablement un nouveau roman, mais pas forcément. J’ai mis la bande dessinée en pause pour écrire Six sirènes mais j’ai toujours mes plumes, mes pots d’encre et des envies de collaborations qui pétillent en arrière-plan.
Il y a aussi mon groupe, Esprit Chien, avec lequel j’ai monté un concert dessiné que nous essayons de tourner. Et un projet avec le centre chorégraphique du Havre qui m’accueille pour dessiner les danseurs en résidence. Je m’amuse bien.
